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328 LES GRANDS POÉTES ROMANTIQUES DE LA POLOGNE
social. Tous deux cheminent au milieu d’un monde
d’aspect sinistre, immense espace ceint de hautes
murailles grises. « Monde de granit » au milieu duquel
se ruent et s’écrasent des foules s’en allant toutes vers
un « fantôme de soleil, cloué à une paroi inclinée », et
dont l’éclat oblique et livide semble non la lumière,
mais « la maladie de la lumière » et symbolise l’unique
dieu de l’humanité moderne : l’Or. Sous ce soleil se
dresse une gigantesque estrade noire où siègent, sur
des trônes brillants, à l’heure de la Bourse et des
marchés, les princes de la banque et de l’industria-
lisme, devenus « les rois de la terre »; et, sur le même
rang qu’eux ont pris place leurs vassaux et complices,
les souverains héréditaires. Chemin faisant, les deux
compagnons ont vu les soldats qui défendent les
trônes, pauvres brutes obligées d’obéir et qui ne
savent où on les envoie ni pourquoi ils se battent, ni
ce qu’ils défendent, qui passent leur vie à polir le
canon de leur fusil, ou à se tenir sous les armes
comme des rangs de statues, et n’ont plus rien de
commun avec « les dieux de la guerre d’autrefois,
avec ceux qui se battaient pour la foi et la liberté ».
Ils ont vu les descendants des croisés, chargés d’an-
tiques glaives et de vieilles armures, gravir les degrés
de l’estrade noire, puis s’arrêter à mi-route, et là,
sur un large gradin de marbre, briser les heaumes et
les boucliers, en arracher les turquoises et les dia-
mants, qu’ils tendent aux maîtres nouveaux en deman-
dant qu’on leur achète le plus cher possible ces ves-
tiges de l’ancienne gloire, et en suppliant qu’on leur
fasse ensuite la grâce de les admettre parmi les ban-
quiers et les rois, aux pieds desquels ils se couchent.
Ils ont vu les multitudes ouvrières peiner et suer dans
les entrailles de la terre, au fond d’un gouffre noir de
têtes humaines et qui représente les mines. La tem-
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