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LE POÉTE ANONYME DE LA POLOGNE
pête gronde dans le gouffre, ces déshérités vont tout à
l’heure escalader les murailles à pic qui les encerclent
et surgir à la lumière ; ils réclameront avec des cris
sauvages leur part de vie et de volupté, rugiront leur
appétit de jouissance et de vengeance; mais les légistes
et les démagogues, après les avoir déchaînés, après
les avoir poussés à crier . « Au nom des opprimés et
des misérables, le partage ou la mort! » les arrête-
ront, les calmeront par des mensonges, les trahiront,
pour peu qu’ils trouvent intérêt à se réconcilier avec
les puissances de ce monde, et vendront à celles-ci le
sang de leurs dupes. Mais je ne puis qu’indiquer
quelques-uns des traits de la dramatique peinture. La
vision finale de ce songe sinistre retrace le martyre de
la Pologne et donne le frisson; je tiens à la transcrire
en partie, car je crois qu’il n’en est pas d’aussi émou-
vante au monde, pas même dans l’œuvre des deux
grands émules de Krasinski :
Et il sembla au jeune homme que, de chaque sapin de
cette forêt sortait la forme d’un homme crucifié. Il vit
alors une multitude de corps suspendus en l’air, sanglants,
palpitants; — le nombre en augmentait sans cesse. A la
blême clarté de la lune, leurs rangs se succèdent, s’étendent,
se prolongent, là, là-bas, encore, plus loin, toujours, jusqu’à
l’horizon ! — tout l’espace est vivant, bruyant, expirant avec
eux. Et le jeune homme reconnut que c’était une nation
entière étendue dans la passion du Christ, au-dessus de son
propre sol; — et son regard s’inonda de larmes.
Et l’Ombre dit : «Regarde ; malgré ton horreur, ne te dé-
tourne pas. Pour vaincre la souffrance, il faut la science
de la douleur, Vois comme dans cette forêt sans bornes,
par un travail prémédité et puissant, chaque arbre dépouillé
de ses branches est devenu une croix. Vois comme chaque
croix s’élève au-dessus d’un tertre de décombres amassés;
et ces décombres, ce sont les ossements des églises et des
châteaux jadis vivants! — Partout entre chaque tertre, des
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